3

Le lendemain matin, quelques minutes après son réveil, l’infirmière grisonnante et rondelette vint glisser un thermomètre sous la langue de Susan et prendre son pouls. Elle récupéra les lunettes qui se balançaient sur sa poitrine afin de lire la température. Tout en effectuant son travail, elle ne cessait de parler. Elle s’appelait Thelma Baker et était infirmière depuis trente-cinq ans. Elle affirmait qu’elle aimait tant son travail qu’elle se demandait parfois si elle n’était pas la réincarnation d’une femme ayant déjà fait ce métier au cours d’une existence antérieure.

— Mais chaque médaille a son revers et je ne sais pas faire grand-chose d’autre, ajouta-t-elle avec un petit rire.

Elle lui avoua qu’elle était une femme d’intérieur médiocre et qu’elle ne parvenait pas à gérer son budget. Elle n’était pas faite pour le mariage : deux époux, deux divorces, et pas d’enfants. Elle n’était pas non plus une bonne cuisinière et avait la couture en horreur.

— Cependant, je connais mon métier et j’en suis fière, ne cessait-elle de répéter en arborant un large sourire.

Susan la trouvait sympathique. Habituellement, les bavards l’irritaient, mais les propos de Mrs Baker la distrayaient.

— Faim ? demanda la femme.

— Affamée.

— Aujourd’hui, vous aurez droit à du solide.

L’infirmière n’avait pas achevé sa phrase qu’un jeune aide-soignant blond lui apportait un petit déjeuner composé de flan à la fraise, d’une tranche de pain grillé, d’une cuillerée de gelée de raisin et d’un petit bol de tapioca.

Susan n’avait jamais rien vu d’aussi appétissant et elle fut déçue de constater que les portions étaient minuscules ; elle en fit la remarque.

— Croyez-moi, déclara Mrs Baker, vous serez rassasiée avant d’en avoir mangé la moitié. Après trois semaines de jeûne, votre estomac s’est rétréci.

L’infirmière alla s’occuper d’autres patients et Susan découvrit bientôt qu’elle avait eu raison. Elle ne put terminer son repas.

Elle pensa au Dr Viteski et jugea qu’il n’aurait pas dû la laisser seule. Malgré la jovialité de Mrs Baker, cet hôpital lui semblait froid et inhospitalier.

Elle essuya ses lèvres avec une serviette en papier, repoussa la table roulante… et eut brusquement l’impression d’être observée. Elle releva les yeux.

Il se tenait sur le seuil de la chambre : c’était un homme grand et élégant, proche de la quarantaine. Il portait des chaussures et un pantalon noirs, une blouse et une chemise blanches, une cravate verte. Ses traits symétriques semblaient dus au ciseau d’un sculpteur et ses yeux bleus brillaient comme des pierres précieuses, contrastant étrangement avec ses cheveux noirs abondants et peignés en arrière.

— Je suis ravi de vous voir éveillée, miss Thorton, dit-il en venant vers le lit avec un sourire encore plus chaleureux que celui de Thelma Baker. Je suis votre médecin. Dr McGee. Jeffrey McGee.

Il lui tendit la main et elle la serra.

— Je croyais qu’il s’agissait du Dr Viteski.

— Viteski est le grand patron mais c’est moi qui m’occupe de votre cas, fit-il d’une voix au timbre mâle et rassurant. J’étais de service lorsque vous avez été admise aux urgences.

— Mais hier, le Dr Viteski…

— C’était mon jour de congé. Je ferme mon cabinet particulier deux jours par semaine mais je ne prends qu’un seul jour en ce qui concerne l’hôpital. Et, après vingt-deux jours de coma, vous avez attendu mon absence pour revenir à vous.

Il secoua la tête, feignant d’être peiné.

— Miss Thorton, je tiens à être présent chaque fois qu’il se produit un miracle concernant un de mes patients, afin d’en obtenir le crédit et d’en récolter toute la gloire.

Susan lui sourit, surprise par sa gaieté.

— Je comprends, docteur McGee.

— Parfait. Je suis heureux que les choses soient claires entre nous. Comment vous sentez-vous ce matin ?

— Mieux.

— En forme pour aller danser ?

— Demain, peut-être.

— Je note le rendez-vous, fit-il avant de regarder le plateau. Je constate que vous avez bon appétit.

— J’ai tenté de tout dévorer mais j’en ai été incapable.

— Orson Welles a tenu les mêmes propos.

Susan eut un rire.

— C’est parfait, ajouta-t-il. Il faut débuter par des repas peu copieux mais fréquents. Des migraines, ce matin ? Ensommeillée ?

— Ni l’un ni l’autre.

— Votre pouls, dit-il en tendant la main vers son poignet.

— Mrs Baker l’a pris avant le petit déjeuner.

— Je sais. Une simple excuse pour tenir votre main dans la mienne.

Susan rit à nouveau.

— Vous êtes différent de la plupart des autres médecins.

— Croyez-vous qu’un toubib doive être distant, triste et sans humour ?

— Pas nécessairement.

— Préféreriez-vous que je ressemble au Dr Viteski ?

— Certainement pas !

— C’est un excellent prâtissien, fit-il en imitant l’accent de Viteski.

— Je suis certaine que vous le surpassez.

— Merci. Ce compliment vous permettra de bénéficier d’une petite ristourne sur mes honoraires.

Il tenait toujours sa main. Finalement, il regarda sa montre et prit son pouls.

— Parfait, vous êtes en vie, dit-il. Mais parlons sérieusement. J’estime que des rapports détendus entre un médecin et son patient aident ce dernier à garder un bon moral, ce qui facilite sa guérison. Mais certaines personnes n’aiment pas les médecins joyeux, elles ne se sentent rassurées que si tout le poids du monde semble peser sur leurs épaules. Si mes plaisanteries vous irritent, n’hésitez pas à me le dire. L’important, c’est que vous vous sentiez à votre aise et confiante.

— Restez tel que vous êtes, mon moral en a besoin.

— Vous n’avez pas à broyer du noir. Les épreuves sont terminées.

Il serra légèrement sa main puis la lâcha.

Susan le regretta un peu et en fut surprise.

— Viteski m’a parlé de certains trous de mémoire.

— Ils sont moins nombreux qu’hier et j’espère que tout mon passé me reviendra un jour ou l’autre.

— Je voudrais en parler avec vous mais je dois terminer ma tournée de visites. Je reviendrai dans deux heures, si vous êtes d’accord.

— Naturellement, docteur McGee.

— Et reposez-vous. Pas de tennis jusqu’à nouvel ordre.

— Zut ! Il va falloir que j’annule le tournoi avec Mrs Baker.

Il sortit et elle le suivit des yeux en souriant.

Il avait déjà eu une influence positive sur elle. Elle attribuait désormais la paranoïa qu’elle avait sentie croître en elle à sa faiblesse et à son impuissance. L’étrange conduite de Viteski lui paraissait désormais sans importance, et plus la moindre menace ne semblait émaner de cet hôpital.

 

*

* *

 

Lorsque Mrs Baker revint, une demi-heure plus tard, Susan lui demanda un miroir et le regretta presque aussitôt. Elle y vit un visage émacié et livide. Ses yeux gris-vert étaient injectés de sang et très cernés. Pour faciliter les soins, un aide-soignant du service des urgences avait coupé ses cheveux blonds, sans le moindre souci de son aspect. Le résultat était lamentable.

— Mon Dieu, je suis horrible !

— Mais non, seulement un peu lasse, répondit Mrs Baker. Dès que vous aurez repris du poids, vos joues se rempliront et ces creux sous vos yeux disparaîtront.

— Mes cheveux sont si sales !

— Tout ce que je peux vous proposer, tant que vous avez ce pansement, c’est un shampooing sec.

— Vous pensez que ce sera efficace ?

— Un peu.

— Alors, c’est entendu.

Mrs Baker apporta une boîte de poudre et une brosse.

— Et mes bagages ? demanda Susan. Que sont-ils devenus après cet accident ?

— Ils sont dans ce placard.

— Pourriez-vous m’apporter ma trousse de toilette ?

Mrs Baker eut un large sourire.

— Il est vraiment séduisant, n’est-ce pas ? Et si gentil. Célibataire qui plus est.

Susan rougit.

— Je ne vois pas de qui vous voulez parler.

— Ne soyez pas embarrassée. Toutes les patientes du Dr McGee veulent paraître à leur avantage. Les adolescentes frissonnent à sa vue et les yeux des jeunes femmes comme vous prennent un éclat caractéristique. Même les grand-mères arthritiques aux cheveux blancs veulent se pomponner.

 

*

* *

 

Peu après midi, le Dr McGee entra en poussant devant lui un chariot en métal chromé sur lequel se trouvaient deux plateaux.

— J’ai pensé que nous pourrions manger quelque chose tout en parlant de vos problèmes de mémoire.

— Un médecin qui déjeune avec sa patiente ? fit-elle, surprise.

— Ici, nous sommes moins formalistes que dans les hôpitaux des grandes villes.

— Quel est le menu ?

— Sandwich salade-poulet et tarte aux pommes pour moi. Pain grillé, tapioca, et…

— Encore ! Ça devient monotone.

— Cette fois, le flan est au citron. Et vous aurez en prime quelques pêches au sirop. Un festin de roi.

Il avança une chaise et abaissa le lit afin qu’ils puissent parler confortablement tout en mangeant.

Il posait un des plateaux sur la table de lit lorsqu’il déclara :

— Vous voilà bien fraîche et pimpante.

— J’ai une mine de déterrée et mon teint est jaunâtre, dit-elle.

— Laissez cette couleur à votre tapioca, vous êtes resplendissante, je vous assure. Et n’oubliez pas qu’un patient ne doit jamais contredire son médecin.

— Alors, merci du compliment.

— À la bonne heure.

Ses cheveux étaient moins ternes et elle avait mis une touche de rose à joues et du rouge à lèvres. Grâce à quelques gouttes de collyre, ses yeux n’étaient plus injectés de sang, même si leur blanc restait légèrement troublé. Elle avait échangé la chemise de nuit d’hôpital contre un pyjama de soie bleue trouvé dans ses bagages. Si Susan n’était pas tout à fait à son avantage, du moins paraissait-elle moins pitoyable que le matin.

Tout en déjeunant, ils parlèrent de ses trous de mémoire, qui étaient déjà moins nombreux que le jour précédent. Au réveil, Susan avait découvert qu’elle se souvenait parfaitement de son enfance.

Elle était née dans la banlieue de Philadelphie et revoyait la jolie maison blanche de ses parents dans une rue bordée d’érables où elle avait grandi.

— Un cadre idéal pour une enfance heureuse, commenta McGee.

Susan avala une bouchée de flan au citron avant de lui répondre :

— Je n’ai malheureusement bénéficié que du cadre. J’ai toujours été une enfant solitaire.

— Après votre admission, nous avons tenté en vain de contacter votre famille.

Elle lui parla de ses parents. Sa mère, Régina, avait été tuée dans un accident de la circulation. Si Susan ne s’en souvenait plus très bien, c’était sans aucun rapport avec son propre accident. Elle n’avait alors que sept ans, et vingt-cinq années s’étaient écoulées depuis lors. L’image de Régina s’était lentement effacée de son souvenir comme celle d’une vieille photographie fanée par le soleil. Par contre, elle se souvenait parfaitement de son père. Susan avait beaucoup aimé Frank Thorton, imposant par sa haute taille, propriétaire d’un magasin de confection. Elle savait qu’il lui rendait son affection, même s’il ne le disait jamais. Calme et un peu timide, il trouvait son bonheur lorsqu’il était seul chez lui avec un bon livre et sa pipe. Peut-être se serait-il montré plus expansif avec un fils. Il était mort d’un cancer dix ans après la disparition de sa femme, l’été après que Susan eut achevé ses études au lycée. C’est ainsi qu’elle avait commencé sa vie d’adulte dans la solitude.

McGee avait avalé son sandwich ; il essuya ses lèvres avec une serviette en papier et demanda :

— Ni oncles ni tantes ?

— Une tante et un oncle, mais ils étaient pour moi des étrangers. Pas de grands-parents. Notez bien qu’une enfance solitaire n’a pas que des aspects négatifs. J’ai appris à me débrouiller seule.

McGee mangeait sa tarte aux pommes et Susan goûtait ses pêches au sirop. Ils parlèrent de ses années à l’université. Après ses études au Briarstead College, elle avait quitté la Pennsylvanie pour Los Angeles où elle avait obtenu sa licence et son doctorat. Elle se souvenait parfaitement de cette période de son existence, bien qu’elle eût préféré pouvoir oublier ce qui s’était passé pendant sa première année à Briarstead.

— Quelque chose ne va pas ? s’enquit McGee en reposant un morceau de tarte aux pommes.

Elle cilla.

— Je vous demande pardon ?

— Votre expression… Pendant un instant, j’ai cru que vous veniez de voir un spectre.

— Oui. C’est exact, en un certain sens.

Elle avait brusquement perdu tout appétit et repoussa la table.

— Vous désirez en parler ?

— Seulement un mauvais souvenir.

McGee laissa sa part de tarte inachevée.

— Vous pouvez vous confier à moi.

— Je ne tiens pas à vous ennuyer avec mes histoires.

— Si ce souvenir vous tracasse, vous devez m’en parler. J’aime entendre des histoires ennuyeuses, une fois de temps en temps.

Elle ne parvint même pas à sourire. McGee lui-même ne pourrait la dérider s’il était question de l’Antre du tonnerre.

— Eh bien… j’étais en première année à Briarstead et je sortais avec Jerry Stein, un garçon très gentil qui me plaisait beaucoup. En fait, nous avions décidé de nous marier après la fin de nos études. Mais il est mort de mort violente.

— Que s’est-il passé ?

— Il voulait faire partie d’une association d’étudiants, une sorte de société secrète, de confrérie…

— Oh, Seigneur ! s’exclama McGee qui devinait la suite.

— La cérémonie d’initiation a dégénéré.

— C’est une façon si stupide de mourir… Une nuit, quand j’étais encore interne, on a amené aux urgences un gosse qui avait été brûlé au cours d’une épreuve par le feu, une idiotie dans ce genre. Les choses ne s’étaient pas passées comme prévu, et il était brûlé aux trois quarts. Il est mort en deux jours.

— Jerry n’a pas été victime d’un accident mais de la haine.

Ce souvenir la fit frissonner.

— De la haine ? Que voulez-vous dire ?

Elle resta silencieuse pendant que ses pensées remontaient treize ans en arrière. En dépit de la chaleur régnant dans la chambre d’hôpital, Susan avait froid, aussi froid que dans l’Antre du tonnerre.

McGee attendait patiemment et, finalement, elle secoua la tête pour déclarer :

— Je préfère ne pas entrer dans les détails.

— Vous avez été bien souvent confrontée à la mort, et si jeune !…

— Il m’est arrivé de penser que j’étais maudite. Tous ceux auxquels je tenais mouraient.

— Votre mère, votre père puis votre fiancé.

— Enfin, ce n’était pas mon fiancé. Pas vraiment.

— Mais presque…

— Il ne manquait que la bague.

— Vous n’éprouvez pas le besoin de parler de sa mort ?

— Non.

— Si elle vous hante après treize années…

— Je sais que je ne me débarrasserai jamais de ce souvenir, l’interrompit-elle. Il est trop horrible pour tomber dans l’oubli. N’avez-vous pas dit qu’un bon moral était indispensable à un rétablissement rapide ?

— C’est exact, fit-il en souriant.

— Il est donc préférable que je ne parle pas de choses qui me dépriment.

Il la fixa longuement, et elle lut dans ses yeux son désir de lui venir en aide.

— Entendu, soupira-t-il. Revenons à nos moutons… autrement dit à votre amnésie. Tout a-t-il retrouvé sa place ?

Avant de lui répondre, elle prit la télécommande et redressa légèrement la tête du lit. Son dos la faisait souffrir, après trois semaines d’immobilité.

— Je ne peux toujours pas me souvenir de l’accident. Je me revois au volant sur une portion de route sinueuse. Je me trouvais à deux miles au sud de l’embranchement du Viewtop Inn et j’étais impatiente d’arriver. Ensuite, eh bien, c’est comme si quelqu’un avait éteint la lumière.

— Je ne serais pas surpris si vous ne vous en souveniez jamais. Dans les cas d’amnésie, il est très rare de voir un patient se rappeler l’accident qui l’a provoquée.

— Je m’en doutais. Mais ce qui me rend folle, c’est que j’ai également tout oublié de mon travail. Bon sang, je sais que je suis physicienne et je me souviens de tout ce que j’ai appris pendant mes études. Je pourrais me remettre à l’ouvrage immédiatement. Mais je ne sais plus qui m’employait, ce que je faisais… et avec quelles personnes. Est-ce que je travaillais dans un bureau ou dans un laboratoire ? Un labo, probablement. Mais je ne me rappelle ni son aspect ni son équipement, et encore moins son emplacement.

— Vous étiez employée par la Milestone Corporation, à Newport Beach, en Californie.

— Le Dr Viteski me l’a dit mais ce nom ne signifie rien pour moi.

— D’autres souvenirs vous sont revenus. Ce n’est qu’une question de temps.

— Non, les choses sont différentes. Je pourrais comparer les autres trous de mémoire à des nappes de brume. Je percevais la présence de souvenirs dissimulés par un épais brouillard qui finissait par se dissiper. Mais lorsque je pense à mon travail, ce n’est pas de la brume mais un puits de ténèbres… un puits sans fond. C’est effrayant.

McGee se pencha vers elle, les sourcils froncés.

— On a trouvé une carte d’identification de la Milestone dans votre portefeuille, lorsque vous avez été admise aux urgences. Elle vous rafraîchira peut-être la mémoire.

— C’est possible, fit-elle, le doute dans la voix. Je peux la voir ?

Il ouvrit un des tiroirs de la table de chevet et en sortit un portefeuille.

Elle l’ouvrit et découvrit une carte plastifiée portant sa photographie. Au-dessus était écrit en lettres bleues : THE MILESTONE CORPORATION. Au-dessous, elle lut son nom et des informations sur son âge, sa taille, son poids et la couleur de ses cheveux et de ses yeux. En bas un numéro d’identification était imprimé en rouge. C’était tout.

— Alors ? s’enquit McGee qui était resté debout et gardait les yeux sur elle.

— Je ne me rappelle même pas avoir déjà vu cette carte.

Elle la retournait entre ses doigts et tentait de rétablir les circuits de sa mémoire. Cet objet ne lui aurait pas paru plus bizarre s’il s’était agi d’une chose extraterrestre rapportée de la planète Mars.

— Tout est si étrange, ajouta-t-elle. J’ai essayé de me remémorer mon dernier jour de travail, la veille de mon départ en vacances. Des fragments de cette journée sont aussi clairs que du cristal. Je me rappelle m’être levée, avoir pris mon petit déjeuner en jetant un coup d’œil aux journaux. Je me souviens être allée jusqu’au garage, avoir mis le contact. Je me revois prendre l’allée en marche arrière et ensuite… je reviens chez moi, en fin de journée. Entre ces deux instants, il n’y a rien, le néant. Et c’est la même chose en ce qui concerne tous mes souvenirs de travail, quel que soit le jour. Ils n’existent plus.

— Oh, si, ils existent dans votre subconscient ! Faites un effort. Imaginez-vous au volant de votre voiture, ce matin-là. C’était une journée d’août et le ciel devait être bleu, peut-être un peu brumeux.

Elle ferma les yeux.

— Oui, le ciel était bleu. Mais il n’y avait pas de brume.

— Vous avez reculé dans l’allée. Quelle route avez-vous suivie ensuite ?

Elle demeura silencieuse une bonne minute.

— Inutile, je ne me souviens de rien.

— Dans quelle rue vous êtes-vous engagée ?

Elle se concentra afin d’arracher un fragment de souvenir au néant, un visage, une pièce, une voix, n’importe quoi, mais elle échoua.

— Désolée, rien ne me revient à l’esprit.

— Si vous vous souvenez que vous rouliez en marche arrière, vous devez savoir si vous avez ensuite tourné à droite ou à gauche.

Les yeux toujours clos, Susan réfléchit longuement. Enfin, elle rouvrit les paupières et haussa les épaules.

— Je ne sais pas.

— Philip Gomez, dit McGee.

— Quoi ?

— Philip Gomez.

— Je devrais le connaître ?

— Ce nom ne signifie rien pour vous ?

— Non.

— C’est votre patron à la Milestone.

— Vraiment ?

Elle tenta d’imaginer son visage mais rien n’apparut dans son esprit.

— Mon patron ? En êtes-vous certain ?

Les mains de McGee disparurent dans les poches de sa blouse.

— Après votre admission, nous avons tenté de joindre votre famille. Comme vous n’aviez aucun parent proche, nous avons téléphoné à votre employeur. J’ai moi-même parlé à Phil Gomez. Selon lui, vous travaillez pour la Milestone depuis plus de quatre ans. Il a semblé très inquiet à votre sujet. En fait, il a téléphoné quatre ou cinq fois pour avoir de vos nouvelles depuis l’accident.

— Serait-il possible de le rappeler ? En entendant sa voix, quelque chose se remettra peut-être en place.

— Je n’ai pas son numéro de téléphone personnel et nous ne pourrons pas le joindre à la Milestone avant demain.

— Mais… pourquoi ?

— Nous sommes dimanche.

— Et si rien ne me revient sur mon travail après cet entretien ?

— La mémoire va vous revenir.

— Non, parlez-moi franchement. Il existe une possibilité pour que tout ce qui se rapporte à mes activités professionnelles reste dans l’oubli, n’est-ce pas ?

— C’est hautement improbable.

— Mais pas impossible ?

— Tout est possible… évidemment.

Elle s’adossa aux oreillers, brusquement lasse, déprimée et inquiète.

— Mais c’est moins grave que vous ne le pensez, ajouta McGee. Vous vous souvenez de tout ce que vous avez appris, contrairement à ce qui se passe lors d’une amnésie rétrograde progressive. Vous ne sauriez même plus lire et écrire. Ce n’est pas le cas et je suis sûr qu’avec le temps tout redeviendra comme avant.

Susan espérait qu’il ne se trompait pas. Sa vie structurée et bien ordonnée se retrouvait bouleversée, chaotique. Elle ne pouvait accepter de vivre ainsi jusqu’à la fin de ses jours.

McGee retira ses mains de ses poches pour regarder sa montre.

— Je dois vous laisser mais je m’arrêterai une minute avant de rentrer chez moi. Entre-temps, détendez-vous. Essayez de finir votre repas et ne vous inquiétez pas : vous vous souviendrez tôt ou tard de la Milestone.

Brusquement, alors qu’elle écoutait McGee, Susan eut une pensée absurde. Elle avait l’impression qu’il serait préférable de ne rien se remémorer sur le compte de cette société. Une terreur absolument inexplicable venait de l’envahir.

 

*

* *

 

Elle dormit deux heures et, cette fois, sans rêves – ou, si elle rêva, elle n’en garda aucun souvenir.

À son réveil, son corps était moite, ses cheveux emmêlés. Elle se peigna en tressaillant chaque fois qu’elle devait défaire un nœud.

Elle reposait le peigne sur la table de chevet lorsque Mrs Baker pénétra dans la chambre en poussant un fauteuil roulant devant elle.

— Le moment est venu de faire un petit voyage.

— Où allons-nous ?

— Explorer les vestibules et les couloirs exotiques du premier étage de ce lieu mystérieux, romantique et haut en couleur qu’est l’hôpital du comté de Willawauk. Un voyage qui vous marque une existence. Nous allons bien nous amuser et, en outre, le docteur veut que vous preniez un peu d’exercice.

— Ce n’est pas en restant assise dans un fauteuil à roulettes que je vais développer mes muscles.

— Le simple fait de vous agripper aux accoudoirs et d’ouvrir la bouche en découvrant les autres patients suffira à vous épuiser. Votre forme actuelle n’est pas précisément celle d’un athlète olympique.

— Mais je suis encore capable de marcher, rétorqua Susan. Si je pouvais m’appuyer à votre bras, je vous assure que…

— Demain, vous ferez quelques pas, déclara Mrs Baker. Mais aujourd’hui vous aurez droit à une visite guidée.

— Me sentir invalide m’horripile.

— Pour l’amour du ciel, vous êtes momentanément handicapée, c’est tout !

— Ce qui est tout aussi agaçant.

Mrs Baker amena le fauteuil roulant contre le lit.

— Premièrement, vous allez vous asseoir et balancer vos jambes pendant une ou deux minutes.

— Pourquoi ?

— Afin d’assouplir vos muscles.

Susan s’assit. Sans le lit relevé pour la soutenir, elle se semait faible et prise d’étourdissements. Elle s’agrippa au matelas, croyant qu’elle allait rouler sur le sol.

— Est-ce que ça va ? demanda Mrs Baker.

— Parfaitement, mentit Susan qui parvint à sourire.

— Continuez vos mouvements, Susan.

Elle obéit. Ses jambes lui semblaient être de plomb.

Finalement, Mrs Baker s’adressa à nouveau à elle :

— Ça va. C’est assez.

Susan fut atterrée de découvrir qu’elle était en nage.

— Je sais que je pourrais marcher, dit-elle malgré tout.

— Demain.

— Je me sens parfaitement bien.

Mrs Baker gagna le placard et en sortit une robe de chambre assortie au pyjama de soie bleue. Pendant que Susan la passait, l’infirmière trouva ses mules dans une valise et les lui chaussa.

— Maintenant, laissez-vous glisser du lit. En douceur. Appuyez-vous sur moi et je vous aiderai à vous installer dans le fauteuil.

Susan avait l’intention de désobéir ; elle voulait se lever sans aide pour démontrer à l’infirmière qu’elle n’était pas une invalide. Mais elle ne tarda pas à comprendre que ses jambes ne pourraient pas la soutenir. Si ses jambes lui avaient semblé de plomb un instant plus tôt, elles semblaient à présent de coton. Redoutant l’humiliation d’une chute, elle s’agrippa à Mrs Baker et se laissa installer dans le fauteuil roulant comme un bébé dans une poussette.

L’infirmière lui adressa un clin d’œil.

— Vous pensez toujours pouvoir courir un cent mètres ?

À la fois amusée et gênée par sa propre obstination, Susan sourit et rougit.

— Demain, je marcherai à en user mes semelles. Vous verrez.

— Eh bien, j’ignore si vous possédez beaucoup de bon sens mais je constate que vous ne manquez pas de cran. C’est une qualité que j’ai toujours admirée.

Mrs Baker vint se placer derrière le fauteuil et le poussa hors de la chambre.

L’hôpital était en forme de T, et la chambre de Susan se trouvait à l’extrémité droite de la barre horizontale. Mrs Baker la guida jusqu’à l’intersection des corridors puis s’engagea dans l’aile principale, en direction de la base du T.

L’abandon momentané de son lit et de sa chambre améliorait le moral de Susan. Le sol du couloir était recouvert de gerflex vert foncé et les murs, peints d’une couleur assortie sur près d’un mètre de haut, devenaient ensuite jaune pâle comme le plafond. Les lieux étaient aussi propres que sa chambre. Susan se souvenait de l’immense hôpital de Philadelphie où son père avait finalement succombé d’un cancer ; des salles sinistres et délabrées qui auraient eu grand besoin d’être repeintes, les appuis des fenêtres recouverts d’une épaisse couche de poussière et des années de crasse accumulées entre les carreaux fendillés du sol. Elle remercia le destin d’avoir été admise à l’hôpital du comté de Willawauk.

Les médecins, les infirmières et les aides-soignants étaient différents eux aussi : souriants et attentifs aux malades. Tandis que Mrs Baker la poussait dans le couloir, les membres du personnel interrompaient leurs tâches pour lui adresser la parole ; tous semblaient contents de la voir réveillée et sur la voie de la guérison.

Arrivée à l’extrémité du couloir principal, Mrs Baker fit pivoter le fauteuil pour revenir sur ses pas. Susan commençait à éprouver une certaine lassitude mais elle se sentait mieux que la veille, et même que le matin.

Mais un événement fit changer son humeur avec la soudaineté et la violence d’un coup de feu.

Comme elles passaient entre les ascenseurs et le poste des infirmières – qui se faisaient face au centre de ce couloir –, les portes d’une des cabines s’ouvrirent et un homme en sortit. C’était un patient vêtu d’un pyjama à rayures blanches et bleues, d’une robe de chambre sombre et de pantoufles marron. Mrs Baker s’arrêta pour lui céder le passage mais lorsque Susan reconnut cet homme elle faillit hurler. Elle voulait hurler mais ne le pouvait pas. La peur oppressait sa poitrine et serrait sa gorge ; elle était comme paralysée.

Il se nommait Ernest Harch. C’était un personnage athlétique au visage carré ; ses yeux avaient la nuance grise de la neige sale.

Lorsqu’elle avait témoigné contre lui, lors du procès, il l’avait fixée de ses yeux menaçants et ne l’avait pas quittée du regard un seul instant. Elle avait compris sans la moindre difficulté le message silencieux qu’il lui adressait : Tu regretteras d’être venue à la barre des témoins.

Mais treize années s’étaient écoulées depuis lors et elle avait pris toutes dispositions afin d’être certaine qu’il ne pourrait la retrouver à sa sortie de prison. Voilà bien longtemps qu’elle ne regardait plus à tout bout de champ par-dessus son épaule pour voir si on la suivait.

Cependant, cet homme se tenait devant elle.

Il abaissa les yeux vers la femme assise dans le fauteuil roulant et elle ne put se méprendre sur la signification de ce qu’exprimait son regard. Malgré les années écoulées, malgré la maigreur qui modifiait ses traits, il l’avait reconnue.

Elle aurait voulu se lever et s’enfuir mais elle était paralysée par la peur et ne pouvait faire le moindre geste.

Quelques secondes s’étaient écoulées depuis l’ouverture des portes de la cabine d’ascenseur. Elle avait l’impression de se trouver en face de Harch depuis une éternité.

L’homme lui sourit. Pour toute autre personne que Susan son sourire pouvait paraître innocent, voire même amical. Mais elle put y lire la haine et la menace.

Ernest Harch faisait partie de la confrérie à laquelle Jerry Stein avait souhaité appartenir. C’est lui qui avait tué Jerry. Non pas par accident. Mais délibérément. De sang-froid. Dans l’Antre du tonnerre.

Sans cesser de sourire, il adressa un clin d’œil à Susan.

La paralysie engendrée par la peur desserra son étreinte et elle parvint à trouver les forces nécessaires pour se lever. Elle fit un pas, tenta désespérément de courir et entendit l’exclamation de surprise de Mrs Baker. Elle entreprit un second pas. Elle avait l’impression de marcher sous l’eau, lorsque ses jambes ployèrent et qu’elle se sentit tomber. Quelqu’un la retînt avant qu’elle n’eût atteint le sol.

Tout se mit à tournoyer et s’obscurcit, mais elle eut le temps de prendre conscience que c’était Ernest Harch qui l’avait soutenue : elle était dans ses bras. Elle releva les yeux vers son visage.

Puis ce furent les ténèbres.